OPA | Orchestre Poétique d'Avant-guerre
29 février 2016
m. (OPA)

« L’Ecole est finie » expulsée !

Bordeaux le 29 février 2016

Yep !

Reçu le 16 février 2016, à 6h57, ce texto laconique de mon frangin Paquito : « Ecole expulsion ».

Quand je l’ai lu, il était plus de midi. Je savais déjà que le sale boulot était terminé et que je ne pouvais rien faire. Rien.

Rien de plus que de reprendre la plume, encore et toujours, avec rage, pour raconter, toujours et encore, l’envers du décor de ce Bordeaux-Unesco, nécropole en phase terminale.

« L’Ecole est finie », c’était le nom choisi par les sans-abris pour désigner une école abandonnée, propriété de la mairie, qu’ils avaient investie, courant août 2015, en plein cœur la ville.

Ce cœur qui, vous le savez, ne bat plus désormais qu’au rythme d’une gentrification sans retenue, qui défigure, rabote et repousse tout ce qui ne rentre pas dans le cadre, le beau cadre pour la belle photo des touristes, le beau cadre dynamique qui fait Paris-Bordeaux en deux heures.

80 êtres humains - se définissant eux-mêmes comme sénégalais, maliens, guinéens, libyens, sahraouis, brésiliens, polonais, marocains, européens, travailleurs sans logement, SDF de tout horizon, de tout âge – avaient donc trouvé là un refuge, quatre murs et un toit, pour faire une pause dans l’errance dans laquelle se trouvent plongées quotidiennement les 3500 personnes qui sont sans logement dans cette ville-patrimoine (1) .

J’étais au Tribunal Administratif le jour où la mairie demanda à la justice de prononcer un avis d’expulsion à l’encontre de « L’Ecole est finie ».

C’est qu’il s’agissait de pouvoir commencer au plus tôt les travaux de réhabilitation des bâtiments, ceux-ci devant accueillir de joyeux bambins à la rentrée prochaine.

Vous imaginez un peu : une vraie école avec de vrais enfants dedans ! C’est beau comme une pub pour Nutella. Il y avait donc urgence ! (J’apprendrais plus tard que cet argument sentait plus le flan que le Nutella - 2 - ).

Et puis, il ne fallait pas trop s’inquiéter, la mairie avait fait le nécessaire. Pour elle, il n’était « pas question d’évacuer les lieux sans médiation sociale. »

Le 6 octobre 2015, Alexandra Siarri, adjointe au maire chargée de la cohésion sociale, déclarait justement à France Bleue : « Un médiateur est passé les voir, pour savoir comment on peut aider chaque résident. » (3) .

Après une telle déclaration, on ne pouvait être assuré que d’une chose, c’est qu’il y avait à l’évidence des baffes qui se perdaient on ne sait où.

A moins bien sûr que madame Siarri ne se soit retrouvée si haut perchée dans sa tour d’ivoire qu’elle ne connaisse pas du tout l’enfer du décor de la ville où elle mène carrière politique.

Nous disions donc ?

3500 sans domiciles fixes errent dans l’agglomération bordelaise, cette même agglomération qui regorge de près de 10 400 logements vacants (4) .

Au 26 novembre 2014, Le Préfet Michel Delpuech comptait 700 places d’hébergement d’urgence sur l’ensemble de la Gironde. 700 ! Pour le plus grand département de France ! (5)

Alors ces 80 âmes qu’on allait re-jeter à la rue, que voulez-vous qu’elle en fasse Madame Siarri ?

A peine finie sa déclaration, elle les avait déjà oubliées. Elle tourna les talons et repartit sans attendre dans son monde merveilleux.

Il ne lui serait même pas venu à l’idée de réquisitionner un des bâtiments vides appartenant à la municipalité.

Non.

Dans une ville musée, les murs des anciens commissariats servent à exposer un street art sans rébellion (6) et pendant que les gens crèvent à la rue, on prête à des artistes méritants les « mètres carré glissants », ces lieux publics inoccupés en attendant les travaux de la goulue nécropole.

Le 2 septembre 2015, alors que la situation précaire des habitant-e-s de « L’Ecole est finie » est connue de ses services, Alain Juppé, toujours pétri d’ambitions nationales, offrait ainsi à une cinquantaine de créatifs une ancienne aile du groupe scolaire Condorcet, dans le quartier du Grand Parc.

Avec une installation pour trois ans, histoire de voir venir…

« On va mettre les artistes à l’école », s’en amusait Alain Juppé, droit dans ses bottes, dans Rue89. Ah, ah, ah ! Quelle rigolade ! (7)

Tiens, on n’avait pas tant rit depuis le 15 décembre 2009, jour où Frédo, jeune sans-abri de 35 ans, était mort de froid devant une salle municipale, à deux pas de la flamboyante mairie. (8)

Grand seigneur et pas rancunier, Juppé avait alors fait déposer une plaque sur laquelle était inscrit : « Aux morts de la rue. Alain Juppé ».

Le nom de Frédo lui avait peut-être échappé ? La bonne blague !

Quand je disais plus haut qu’il y avait des baffes qui se perdaient… on ne sait où…

La boucle est donc ainsi sans cesse bouclée, de la misère à cacher sous le lourd tapis de la Belle Endormie.

Depuis l’expulsion de « L’Ecole est finie », il a plu à Bordeaux des cordes de pendus, de cette bonne pluie glaçante qui commence au petit matin et ne s’arrête jamais, des jours durant.

Maintenant un froid sec a envahi les rues et un soleil trompeur ne réchauffe personne.

Au mieux dispersées dans d’autres squats, au pire éparpillées dans des rues hostiles, 80 vies fragiles sont retournées à l’errance, dans un silence absolu.

J’ai déjà écrit cent fois cette histoire, cent fois la rage a donc mis de la bave à mon encre.

Mais vous est-elle parvenue, cette goutte de malheur dans le fleuve de nos tourments ?

Avant de conclure, je voudrais rendre hommage à Paquito, François, mon frangin, mon camarade.

Nous avons fait pas mal de choses ensemble sur la place André Meunier, près de la gare, en face du cours Barbey où se trouvait « L’Ecole ».

Au début des années 2000, O.P.A organisait avec Les P’tits Gratteurs, dont Paquito était un membre particulièrement actif, des concerts et des soirées pour animer un lieu qu’occupaient déjà de nombreux s.d.f.

Nous avons « fêté », avec des militants contre le mal-logement, deux noëls des exclus avec repas partagés, zone de gratuité, spectacles, le tout au chaud, pour des voyages au meilleur de l’humain.

Paquito, avec son cœur immense, a toujours accompagné les gens de la rue ; il s’est toujours battu contre l’inertie des pouvoirs publics ; il a toujours mis sa bonne humeur, sa foi dans la vie, ses compétences, sa détermination au service des plus démunis.

Homme droit, il n’a jamais lâché la main de personne.

Médiateur de rien, il est toujours cette voix du bon sens dans l’absurdité structurelle et systémique dans laquelle nous vivons.

Mes pensées pour lui aujourd’hui, en toute fraternité ! Avec Amour !

Et pour toutes celles et tous ceux que seule la rue accueille, ma solidarité ! Avec Amour !

Pour tous et toutes les autres, du courage à ne plus laisser faire !

m. pour l’Orchestre Poétique d’Avant-guerre – O.P.A
http://www.opa33.org/

***

***
Notes

1 - http://lemondedelexclusion.hautetfort.com/tag/bordeaux

2 - En guise de réhabilitation, Rue89 Bordeaux nous apprend que ces bâtiments vont être détruits pour le projet « Îlot Santé Navale » de la Mairie (16 février 2016)
http://rue89bordeaux.com/2016/02/bordeaux-lecole-est-finie-le-squat-aussi/

3 - https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-squatteurs-investissent-l-ancien-college-alienor-d-aquitaine-bordeaux-1444060598

4 - http://www.insee.fr/fr/themes/comparateur.asp?codgeo=com-33063

5 - http://www.sudouest.fr/2014/11/25/gironde-un-millier-de-places-d-hebergement-d-urgence-pour-l-hiver-1747824-4626.php

6 - http://www.bordeaux7.com/bordeaux-sorties/55-sorties/15951-a-venir-street-art

7 - http://rue89bordeaux.com/2015/09/au-grand-parc-annexe-b-attend-artistes/

8 - http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/social/20091215.OBS0764/un-sdf-est-probablement-mort-de-froid-a-bordeaux.html

Texte libre de droit – Diffusé sous licence Creative Commons – 3.0

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